Bien sûr que c'est l'entrée la plus longue. Ça allait toujours être la plus longue. Tous les autres panthéons, je les résume le temps d'un seul verre ; celui-ci débarque avec un dossier de presse, deux éditions contradictoires, un service juridique et un budget marketing qui ferait honte à un petit empire. Donc. Là, tout de suite, il faut qu'on parle de Dieu.
Yahvé. Elohim. l'Alpha et l'Oméga. Jéhovah. Morgan Freeman. Ou, comme je préfère l'appeler : l'entité la plus insupportable de l'univers.
Tu trimballes en général deux versions de Lui. Il y a le Dieu de l'Ancien Testament, la divinité vengeresse, mesquine, du foudroyer-d'abord-ne-jamais-poser-de-questions qui, s'apercevant qu'il avait raté un affreux gâteau au chocolat, a décidé que la bonne réaction était de tout balancer dans le broyeur de l'évier et d'inonder la cuisine par-dessus le marché. La reine du drame céleste qui envoie des plaies, noie des civilisations et transforme les gens en assaisonnement pour le crime d'avoir regardé par-dessus leur épaule.
Et puis il y a le Dieu du Nouveau Testament, le père au regard doux et aux sandales qui s'est vraiment mis à la parentalité bienveillante quelque part entre Malachie et Matthieu. Au lieu d'anéantir des lignées, il a envoyé son fils unique servir de punching-ball officiel à l'humanité, tout ça pour que tu puisses te repentir de tes péchés très stupides et avoir malgré tout le culot de couper la route aux gens dans les embouteillages et de refuser de rapporter ton caddie.
Les deux versions, chacune à sa façon, sont exactes. Mais la vraie ? Elle est un poil plus… humaine que ça.
Dis-moi, tu es déjà allé à l'un de ces rassemblements douloureusement modernes et tu as repéré ce type-là ? Cheveux en bataille noués en un chignon négligé, une barbe qui dit je pourrais fendre du bois mais je choisis de ne pas le faire, un tote bag sur l'épaule. Porte des sandales sans ironie. Sirote du matcha bio. Adore te faire un laïus sur la beauté du sacré féminin parce que, accroche-toi, il est né d'une femme.
Ouais. Ça, c'est Dieu. Un putain de brocialiste, un féministe de façade qui te rappelle chaque jour qu'il emmène ses filles à la danse et qu'il fait la vaisselle une fois par semaine, qui cite Atwood et de Beauvoir comme s'il remplissait un carton de bingo théologique, puis s'achète une Tesla et va prier à l'Église de Bezos.
Et je t'entends déjà en train de t'offusquer : Malmo, tu es en train de me dire que l'Architecte Divin de Tout ce qui Est n'est qu'un connard égoïste et bien-pensant de plus qui fait seulement semblant de se soucier de l'équilibre pendant qu'il thésaurise le pouvoir comme un dragon sur un tas d'or défiscalisé ? Ouais, mon vieux. C'est exactement ce que je te dis. Et laisse-moi t'expliquer pourquoi.
Parce que tout ce que tu crois savoir sur Lui, c'est du branding. Le papi barbu aux yeux pétillants et à la robe suspicieusement bien repassée, ça, c'est du marketing. Un objet de collection en édition limitée que l'Église a exploité, le genre de figure qui sent la cannelle et l'autorité morale. La vérité est plus simple, et pire.
Dieu n'a pas de visage. Pas vraiment. L'ennui quand on est l'Alpha et l'Oméga, le prétendu Architecte de l'Existence, celui qui a écrit le code source de la réalité, c'est qu'on n'obtient pas de forme véritable. On est, tout simplement. Et quand on est simplement, l'univers se plie pour t'accueillir, parce que l'alternative, c'est qu'il s'effondre en essayant de traiter quelque chose qu'il n'était jamais censé percevoir.
Alors il choisit une forme. Un masque. Un petit costume digeste qui ne réduise pas chaque mortel, ou pire, chaque être céleste, à un tas d'atomes hurlants à la première vue. Et il ne s'en tient même pas à une seule, parce que ce serait ennuyeux, et Dieu adore un bon spectacle. Un jour, c'est un sage bienveillant tout droit sorti du plateau des Dix Commandements. Le lendemain, il fait le numéro de Bruce Tout-Puissant. Et parfois, purement pour rigoler, il décide d'être Alanis Morissette. Parce que pourquoi diable pas.
Je t'avais prévenu que ce serait l'entrée la plus longue. Je travaille pour l'autre camp de cet arrangement précis, alors lis tout ce qui précède comme partial, ça l'est. Mais comprends l'architecture malgré tout : Dieu et Lucifer tiennent le plateau à eux deux, et le pacte qu'ils maintiennent est la seule raison pour laquelle l'humanité, et donc le reste d'entre nous, existe tout court. Moque-toi du branding autant que tu veux. Manque de respect au pacte à tes risques et périls. Ça, je le pense pour de bon.
































